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Jean-Jacques, dit James PRADIER
Genève, 1790 – Paris, 1852
Portrait d’Auguste Cavé

Buste en marbre de Paros
Signé et daté sur la découpe du buste : J Pradier 1846
H. : 62 cm ; L. : 35 cm

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Remarqué par Vivant Denon qui l’envoie à Paris, Pradier entre à l’Ecole des Beaux-arts dans l’atelier du sculpteur Lemot. Lauréat du Prix de Rome en 1813, il passe dix ans dans la Ville Eternelle, copiant les antiques de 1813 à 1819 où il fait une entrée remarquée au Salon avec Un Centaure et une Bacchante (plâtre, non localisé) ainsi qu’Une Bacchante (Rouen, musée des Beaux-arts), oeuvres pour lesquelles il obtient une médaille d’or. Le gouvernement qui apprécie son style néo-grec lui fait l’honneur de lui acheter plusieurs oeuvres qui assoient sa réputation : un Fils de Niobé (Salon de 1822, Paris, musée du Louvre), une Psychée, (Salon de 1824, Paris, musée du Louvre), enfin, un Prométhée (Salon de 1827, Paris, jardin des Tuileries), au moment ou il remplace son maître Lemot comme membre de l’Institut. Pradier devient alors le sculpteur préféré de la Monarchie de Juillet, accumulant commandes officielles et distinctions honorifiques. On peut voir de lui les quatre grandes Victoires des écoinçons de l’Arc de Triomphe de l’Etoile (1829), les groupes représentant les villes de Lille et de Strasbourg sur la place de la Concorde, douze Victoires pour le tombeau de Napoléon aux Invalides (1843). Par ailleurs, la Maison du Roi lui commande régulièrement une oeuvre de grande dimension avec entre autre Les trois Grâces (1831, Paris, musée du Louvre) La Poésie légère (Nimes, musée des Beaux-arts), ou encore Nyssia (Montpellier, musée des Beaux-arts). Parallèlement à cet art officiel, Pradier se rapproche des sculpteurs romantiques au travers des nombreuses statuettes allégoriques et féminines , diffusées en bronze, en terre cuite ou encore en plâtre.

figure 2De François-Edmond Cavé, on connaissait jusqu'à présent le portrait peint par Ingres 1 (fig.1) en 1844, en pendant de celui de sa femme 2 (fig.2) et précédé par une ébauche dessinée d’un réalisme pénétrant 3 (fig.3). La redécouverte de son buste sculpté en 1846 permet de se pencher à nouveau sur la figure de ce directeur des Beaux-arts de 1830 à 1848, mais aussi d’éclairer ses relations avec Pradier, sculpteur officiel de la famille royale.

Il écrit également des comédies, des vaudevilles et un ballet représenté à l'Opéra, la Tentation de saint Antoine. Bénéficiaire de la Révolution de 1830, Cavé obtient la direction des Beaux-arts et des Théâtres au ministère de l'Intérieur, place qu'il occupe jusqu'au coup d'État du 2 décembre 1848.

figure 1 figure 3

Dans ses nouvelles fonctions Cavé s’attache à promouvoir la monarchie parlementaire, mais en dépit de son savoir faire et de son esprit libéral, l’image que se font de lui les milieux littéraires et artistiques n’est guère flatteuse, l’accusant de manoeuvres et de favoritisme. Victor Hugo prend la plume et se lance dans une diatribe enflammée contre lui 4, et le journal l’Artiste se déchaîne également dans un article virulent ou il exacerbe le quotidien de l’incontournable directeur des Beaux-arts 5. Attribuant les commandes d’Etat, Cavé semble pourtant loin de la caricature dressée par ses contemporains, et les choix qu’il opère témoignent au contraire d’une ouverture d’esprit particulièrement moderne si l’on en juge par l’attitude bienveillante qu’il a pour les artistes qui se voient refuser l’entrée au Salon. Préault, vilipendé de façon quasi systématique par un jury ultra conservateur se voit ainsi commander par Cavé plusieurs oeuvres dont la Statue de Clémence Isaure (fig. 4), qui se révèle la plus réussie de toute la « Série des Reines de France » pour le jardin du Luxembourg.

figure 4 Sculpté en 1846 au moment où Pradier au faite de sa notoriété vient de présenter la Phryné (fig. 5) au Salon de 1845 6 et donne à voir au public la statue de la Poésie Légère 7, ce portrait est le meilleur moyen pour l’artiste d’attirer les bonnes grâces du précieux intendant. En effet, si Pradier a la bonne fortune de figurer parmi les protégés des Orléans, il doit également obtenir les faveurs de ceux qui sont à la tête de l’admi-nistration, d’Auguste Thiers, du comte de Cailleux, mais également de François Cavé dont la figure reste incontournable. figure 5

Pour ce faire, afin d’honorer son modèle dont il immortalise les traits, le sculpteur se sert d’un bloc antique de marbre de Paros d'une très grande rareté, sans doute de la même provenance de ceux qu’il vient d’utiliser pour sa figure de Phrynée, un an auparavant. Sa structure pailletée, les veines visibles sur l’oeuvre ajoutent à l’intérêt du portrait, une simple découpe arrondie sans indication de vêtement rappelant sont caractère « antique » modéré par le réalisme dont l’artiste fait preuve en représentant Cavé avec son si caractéristique collier de barbe, et les yeux dont il marque la pupille avec précision, se rapprochant du dessin préparatoire d’Ingres. Deux ans après avoir exécuté ce buste, l’un des plus réussis de Pradier, Cavé quitte ses fonctions de directeur des Beaux-arts avec la chute de Louis-Philippe. Le nouveau régime le nomme directeur des Palais et Manufactures, en janvier 1852, mais il est trop tard pour que Cavé prenne un nouveau souffle. Malade, il s’éteint le 30 mars 1852. Le 1er avril, Delacroix écrit dans son Journal : « Enterrement du pauvre Cavé. Sa mort m’a fait beaucoup de peine ».


NOTES :
1- Jean-Auguste-Dominique Ingres. Portrait d’Edmond Cavé. Huile sur toile. Haut. 40,6 cm ; Larg. 32,7 cm. 1844. New York, Metropolitan Museum of Art, inv. 43.85.2.

2- Jean-Auguste-Dominique Ingres. Portrait de Madame Edmond Cavé. (Marie Elisabeth Blavot, née en 1810) Huile sur toile. Haut. 40,6 cm ; Larg. 32,7 cm. New York, Metropolitan Museum of Art, inv. 43.85.1.  

3- Jean-Auguste-Dominique Ingres. Portrait d’Edmond Cavé. Mine de plomb sur papier. 1844. Haut. 36,2 cm ; Larg. 22,8 cm. Inscription en haut à gauche : M. Cavé ing. Montauban, musée Ingres, inv. MI.867.209 – F° 2F19SV.  
    
4- Cf . P. Angrand, Marie-Elisabeth Cavé, disciple de Delacroix, Paris, 1966, cité p. 53-54)  
    
5- « De quoi pouvez-vous vous plaindre ?...Croyez-vous donc que M. le Directeur des Beaux-Arts soit aux Beaux-Arts pour s’occuper des beaux-arts ! Il a bien autre chose à faire vraiment ! Demandez plutôt à M. Gigoux, à Madame Boulanger, ses deux honorables aides de camp. De la lenteur, dites-vous ! Mais songez donc, ingrats que vous êtes, qu’il n’y a pas trois mois que le Salon est fermé, après n’avoir été ouvert que pendant deux mois, et vous voulez que pendant cinq mois M. le Directeur ait eu le temps de voir, d’examiner, d’apprécier avec tout le soin, toute l’intelligence et surtout avec toute la profondeur de la Science qui le caractérise, cette Kyrielle de toiles que vous appelez des oeuvres d’art ! Vous êtes adorables ! Mais comment donc entendez-vous qu’il puisse vaquer à ses nombreuses occupations ! Ne faut-il pas le matin que M. le Directeur commence par ouvrir la paupière, qu’on lui apporte son miroir, qu’il se contemple avec ce sourire si gracieux que tout le monde lui connaît, qu’il se lève, fasse ses ongles, parfume ses cheveux ; qu’il déjeune, qu’il fasse sa petite promenade de la Chaussée d’Antin au Faubourg Saint-Germain ; qu’il fume une demi-douzaine de cigares choisis, donne une ou deux audiences ; qu’il dîne, qu’il aille faire sa digestion n’importe où, déguster une tasse de café où vous savez, jeter un coup d’oeil d’aigle sur tel ou tel accessoire de l’Académie royale de danse, entendre la voix plus ou moins harmonieuse de certaines cantatrices, enfin que le pauvre homme termine dignement cette journée si remplie en se livrant jusqu’au lendemain à un sommeil réparateur. En vérité, n’en voilà-t-il pas plus qu’il n’en faut pour absorber tous les instants de l’homme le plus actif ? » L’Artiste, 1843, t. IV, p. 97.

6- Phryné. Marbre de Paros avec traces de polychromie. Haut. 180 cm. Signé et daté : J. Pradier, 1845. Grenoble, musée des Beaux-arts, inv. 1432.   
    
7- La Poésie Légère. Statue en marbre, avec rehauts de polychromie. Haut : 205 cm. Signé et daté : J. Pradier , 1846. Nîmes, musée d’Art et d’Histoire.

 
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