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Auguste PRÉAULT
Paris, 1809 – Paris 1879
Clémence Isaure

Statuette
Plâtre original avec traces de gomme laque


H. : 75 cm ; L. : 26 cm ; P. : 26 cm


Datation : 1844

 

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Par son caractère entier et impétueux que son œuvre traduit parfaitement, vivement critiqué mais pourtant défendu et considéré comme l’un des grands talents d’avenir par les critiques, Auguste Préault est sans doute l’une des figures les plus emblématiques du Romantisme. Le jeune artiste n’entreprend pas le parcours académique des artistes de son temps, l’Ecole des Beaux-arts, ni le traditionnel séjour romain. Après des débuts comme ouvrier chez un sculpteur ornemaniste, il rejoint l’atelier de David d’Angers dans lequel il se sent rapidement à l’étroit, son art ne s’exprimant pas suffisamment librement.

Dès ses premières participations au Salon, en 1833 et en 1834, ses œuvres sans complaisance se voient refusées par le jury à de rares exceptions près, dont La Tuerie, (Chartres, musée des Beaux-arts), bas-relief admiré par Cortot qui voulait le voir exposé « comme un malfaiteur accroché au gibet ». Refusé à nouveau en 1836, Préault ne réapparait aux yeux du public qu’en 1849. Méprisant à l’inverse de Barye ou encore de Pradier la petite statuaire d’édition qui aurait pu l’aider à subsister, Préault se tourne alors auprès du ministère de l’Intérieur et de la direction des Beaux-arts chargés des commandes artistiques officielles. Il obtient ainsi quelques œuvres importantes comme le Christ en croix (1840, église Saint Gervais), et surtout la Tombe de l’Abbé de l’Epée (1841, Paris, église saint Roch), qui le fait connaître à tout le monde artistique.

Viennent ensuite la Clémence Isaure (1844-1848) statue la plus réussie de la série des reines de France pour le jardin du Luxembourg, le Tombeau de l’Abbé Liautard (1849, Paris, église des Carmes), Le Cavalier Gaulois du pont d’Iéna (1848), deux Sphinges pour le parc de Fontainebleau (1867-1870), le Jacques Cœur (1872-1875, Bourges) ou encore l’Ophélie (1843-1876. Paris, musée d’Orsay), grand bas- relief fluide et poétique, qui inspire à Théophile Gautier un ultime éloge à l’art de Préault : il réussit « à faire de la transparence, du flou, du vaporeux avec de la sculpture, le plus opaque de tous les arts, c’est un véritable tour de force ».

Après l’exécution en 1841 de la Tombe de l’Abbé de l Epée pour l’église Saint Roch par l’intermédiaire d’Edmond-Auguste Cavé 1 (fig.1) c’est encore à la bienveillance du directeur des Beaux-arts que Préault (fig.2) obtient la commande de la Statue de Clémence Isaure en 1844, la plus réussie de toutes la série des reines de France destinée à orner le jardin du Luxembourg 2 (fig.3) Elle constitue un jalon important dans son œuvre mais aussi et surtout un témoignage significatif de sa personnalité et de son style affirmé.

Si la Statue de Jeanne Hachette que l’artiste propose tout d’abord pour le Luxembourg n’est pas retenue par l’administration 3, Préault finit par obtenir gain de cause avec un autre sujet, la statue de Clémence Isaure comme en témoigne la lettre qu’il envoie le 29 mars 1844 à Edmond Cavé 4. Dès l’arrêté ministériel signé en juin 1844, Préault se met au travail et achève son modèle en plâtre à la fin de l’hiver 1845. Par le soin qu’il apporte à la mise en valeur de cette statuette placée sur un socle rehaussé d’un contre socle, nul doute qu’il s’agisse ici d’une œuvre destinée à être présentée aux autorités officielles et probablement à Edouard Bertin, inspecteur des Beaux-arts, qui lui rend visite dans son atelier le 17 mars 1845, jugeant le modèle en plâtre fort satisfaisant, notant juste quelques corrections à y apporter 5. Le travail du marbre commence l’année suivante, et l’œuvre définitive mise en place en avril 1848.

Personnage à la fois historique et mythique, Préault a représenté l’héroïne toulousaine accoudée nonchalamment sur un laurier sauvage dont les feuilles couronnent sa tête. La lyre qu’elle tient à la main, symbole des poètes, rappelle le concours annuel des jeux floraux qu’elle instaure avec succès à la fin du XVe siècle. Sa pose alanguie et ses formes généreuses, contrastant avec la froideur provinciales de ses voisines inspirent à A. de Faniez un article enflammé publié dans l’Artiste le 15 septembre 1848 où il exprime son admiration pour l’œuvre du sculpteur : « Il est impossible de peindre par des mots tout ce qu’il y a d’emportement comprimé dans cette figure si calme en apparence ; on voit que tandis qu’elle jouait négligemment avec son bracelet, le fougueux pygmalion qui l’a crée était obligé de mettre un frein à son ébauchoir qui l’emportait à faire craquer la robe de soie et le corset de satin sous lesquels s’arrondissent les formes de ce beau corps. C’est que Préault n’y va pas de main morte ; son premier jet est prompt, hardi, brutal, violent, inspiré, puis, cela fait, il lui en coûte énormément pour revenir sur son œuvre, pour adoucir les aspérités de son style, pour éteindre un peu ce jet de flamme semblable au feu du volcan, qui illumine toutes ses créations […] tout, en un mot, dans cette œuvre, est empreint du cachet de l’harmonie et de la distinction. »


Adressé à la statue en marbre, qu’elle n’aurait pas été sa réaction face à ce modèle où l’artiste a laissé libre cours à sa fougue naturelle, exacerbant davantage que dans le marbre les lignes courbes et les formes voluptueuses de son égérie, creusant les plis de son ample vêtement, traçant avec une modernité et une simplicité étonnante les traits de son modèle, comme sur les yeux indiqués par une simple bille de glaise écrasée. Et si l’on en croit Philibert Audebrand, au travers d’une anecdote citée par Charles Millard, Préault aurait exécuté sa statue avec une clé 6. Restée dans l’atelier du sculpteur, ce plâtre original a servi à la réalisation d’un bronze fondu en 1854 (fig.4) et récemment acquis par le département des sculptures du musée du Louvre. préservée de sa couche de gomme laque nécessaire pour la prise d’un moule au sable, il constitue le plus précieux exemple de la genèse d’une sculpture monumentale, « le dernier morceau de sculpture romantique », comme l’indique Champfleury en découvrant la statue en 1853.



 

 

 

 

 

PROVENANCE : Collection Perret-Carnot, puis par descendance de Paul Huet.

 

ŒUVRES EN RAPPORT :

- Clémence Isaure. Statuette en bronze. Signée sur la plinthe à droite. : Auguste Préault Statuaire / 1854 ; à gauche : Fondu par Vor Thiebaut. Haut. totale : 69,5 cm ; Larg. 24,9 cm ; Prof. 24,9 cm. Paris, musée du Louvre, inv. RF 4723. (fig.4) - Clémence Isaure. Statue en marbre, placée dans les jardins du Luxembourg en avril 1848 (in situ) (fig.3)

 

BIBLIOGRAPHIE : Luc Benoist, La sculpture romantique, édition d’Isabelle Leroy-Jay Lemaistre, Paris, 1994 --- Cat. Expo. : Auguste Préault, sculpteur romantique, 1809-1879, Paris, musée d’Orsay, Blois, château de Blois, Amsterdam, Van Gogh Museum, février 1997 – 11 janvier 1998 --- Isabelle Leroy-Jay Lemaistre, La revue des musées de France, Revue du Louvre, 5-décembre 2005, rubrique « acquisitions », p. 92.

NOTES   
1- Portrait de François-Edmond Cavé. (Caen, 1794– Paris, 1852) Buste en marbre de Paros. Signé et daté à gauche, sur la découpe du buste : J Pradier 1846.Haut. : 62 cm ; Larg. 35 cm. Paris, Cabinet Froissart-Lemaire.  
     
2- En complément des travaux d’agrandissement du palais du Luxembourg où siège la Chambre des Pairs, et pour pallier à l’état de délabrement du jardin, le ministre de l’intérieur ordonne l’exécution « de figures historiques qui rappelleraient aux yeux des promeneurs la haute destination de ce palais ». Ainsi commence la fameuse série des Reines de France et des Femmes illustres, commandées dans un but décoratif de 1843 à 1846, sans répondre à un programme iconographique prédéfini et dont vingt statues sont exposées sur les terrasses centrales est et ouest du jardin. Si une liste – comprenant entre autre les noms de Marie de Médicis, Blanche de Castille ou Sainte Clotilde - est élaborée par le ministre de l’Intérieur, d’autres artistes soumettent eux-mêmes un personnage à l’Etat, comme Préault avec sa statue de Jeanne Hachette.  
     
3- Alors que la Statue de Jeanne Hachette que Préault propose spontanément au ministère de l’Intérieur avant même d’en avoir reçu officiellement la commande lui est refusée, cette dernière est confiée au sculpteur Jean-Marie Bonnassieux (1810-1892). Prix de Rome en 1836, celui-ci est considéré comme une valeur plus sûre pour le gouvernement. que le tempérament trop libre de Préault dont la formation reste marginale.  
     
4- « D’après les paroles bienveillantes que vous m’avez adressées le dernier [sic] fois que j’ai eu l’honneur de vous voir, j’ai tourné mes projets et mes espérances de travail sur un autre sujet que j’avais eu l’honneur de vous soumettre et je viens vous demander de vouloir bien solliciter de son excellence en ma faveur la commande d’une statue de Clémence Isaure. Je ne vous rappellerai pas, Monsieur le Directeur, mes sollicitations passées, les bienveillantes promesses que vous m’avez faites et mes espérances déçues. Je vous dirai simplement que j’ai concentré tous mes vœux sur ce travail et que si je ne l’obtiens pas, ce sera le désappointement le plus amer qu’un artiste puisse éprouver. » (Arch. Nat. F21 51, lettre de Préault à Cavé, 20 avril 1844).  
     
5- Paris, Arch. Nat., F21 51, lettre de E.P. Bertin au directeur des Beaux-arts Cavé, 17 mars 1845.  
     
6- « De temps en temps, au café, Auguste Préault, par manière de contenance, montrait à ses amis une petite clé en acier, assez délicatement ouvrée. – Vous voyez bien ça ? disait-il sans pause. Ca ne vaut pas deux sous. Je ne la donnerais pas pour mille francs. J’y tiens, d’abord parce que c’est un héritage de mon père, et que c’est un objet sacré. J’y tiens, en outre, parce que cette clé, transformée en ébauchoir, m’a servi à faire ma Clémence Isaure ». cf ; Charles Millard, cat. expo ; The Romantics to Rodin, French Nineteenth Century sculpture from North american Collections, Los Angeles County Museum of Art, 1980, p. 465-466. 

 
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